Cameroun: le business juteux des kidnappings en territoire anglophone

8 août 2019

Depuis fin 2017 au Cameroun, le phénomène d’enlèvements s’est développé dans les régions du nord-ouest et Sud-ouest, où sévit une guerre inouïe(crise anglophone). Avec cette guerre séparatiste, les assaillants ont développé un business, celui des kidnappings contre fortes rançons où élevés, chefs traditionnel et hommes politiques ne sont pas épargnés.

Billy* est silencieux. Depuis deux heures, il ne répond à aucune question. Assis en tailleur sur une natte verte étalée dans la véranda d’une coquette maison du quartier Odza, à Yaoundé, le frêle sexagénaire reste prostré, le regard perdu. « Mon père est traumatisé. Depuis son kidnapping, il a complètement changé. Il passe parfois des heures sans parler », s’excuse Charles, son fils aîné, cadre dans un ministère.

En octobre 2018, Billy a été kidnappé non loin de Kumba, dans la région anglophone du Sud-Ouest, au Cameroun . Cet agriculteur prospère, propriétaire de dizaines d’hectares de plantations de caoutchouc, de cacao, de plantains et de manioc, se rendait dans l’un de ses champs, situé à quelques mètres de son domicile, lorsqu’il a été capturé par des hommes armés se présentant comme des « ambas boys » (le surnom des séparatistes). Ces derniers l’ont alors conduit au cœur de la forêt, avant d’exiger une rançon de 15 millions de francs CFA (près de 23 000 euros) pour sa libération.

« Ils ont d’abord contacté l’un de mes oncles, au village, qui m’a aussitôt appelé, raconte Charles. J’étais au boulot. Ils ont dit que si on prévenait les forces camerounaises, ils le tueraient. J’avais déjà vu des photos de personnes exécutées après leur kidnapping. Je suis immédiatement rentré chez moi pour entrer en contact avec eux. »

Pour mettre en scène leur menace, les ravisseurs frappent son père. Charles entend ses cris et ses pleurs au téléphone. Pris de peur, il négocie. Lui et sa famille devront finalement réunir la somme de 2,1 millions de francs CFA pour faire libérer Billy. « Ils ont dit à mon père de me demander de quitter le gouvernement du Cameroun, qu’un anglophone comme moi ne pouvait pas travailler pour l’ennemi », relate Charles. Depuis, Billy et les rares membres de la famille restés au village se sont réfugiés à Yaoundé.

Un marché « prospère » au Cameroun

La crise sociopolitique qui secoue depuis 2016 le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les deux régions anglophones du Cameroun, s’est transformée depuis deux ans en un conflit armé entre les forces de défense et de sécurité camerounaises et les combattants séparatistes, qui réclament l’indépendance de cette partie du pays. Selon l’ONU, près de 530 000 personnes ont fui les violences pour se réfugier dans les forêts ou les régions francophones. Environ 30 000 sont passées au Nigeria et plus de 1 800 personnes sont mortes. Ceux qui restent courent le risque d’être tués ou d’être kidnappés par des groupes armés.

Les hommes armés, se présentant comme des indépendantistes, kidnappent des personnes soupçonnées de travailler pour les forces de défense, des membres de l’administration camerounaise, des employés des entreprises publiques ou parapubliques, des chefs traditionnels, des élèves, des étudiants, des enseignants bravant le boycott des écoles imposé par les sécessionnistes, des hommes d’affaires, des hommes politiques, des humanitaires… La majorité paie des rançons. « Ils ont kidnappé mon grand-père à trois reprises. Ils lui reprochaient d’avoir voulu coopérer avec les autorités », raconte la petite-fille d’un chef traditionnel de Kumbo (Nord-Ouest), réfugiée avec ses enfants à Douala. Lors du premier rapt, les ravisseurs exigent des fusils traditionnels et des munitions. Dans les chefferies traditionnelles camerounaises, certains notables possèdent en effet des fusils qui leur servent pour la chasse ou lors de cérémonies culturelles et funéraires. Dès l’intensification de la crise, les autorités ont demandé à tous les habitants de les leur confier, mais beaucoup les ont conservés. « On leur a donné les armes et ils les ont libérés », poursuit la petite-fille du chef. La deuxième et la troisième fois, les séparatistes demandent respectivement 100 000 et 200 000 francs CFA. La famille se cotise et le chef est libéré. Les combattants lui ont interdit de quitter Kumbo.

Le Monde Afrique/ Jean Charles Biyo’o Ella

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